Derrière le chaos soudanais, la bataille secrète de l’or

Heidi.news · By Eisa Dafallah · 29 September 2025 · read at the source →

The Continent répond à The Atlantic

La guerre au Soudan est-elle vraiment «pour rien»?

Une journaliste américaine a récemment suscité la controverse avec un article publié en couverture du magazine The Atlantic, dans lequel elle qualifie la guerre au Soudan de «guerre pour rien». Dans cet article, les causes du conflit sont jugées si insignifiantes que le Soudan sert de décor annexe pour une thèse, développée en ces mots:

«La fin de l'ordre mondial libéral est une expression qui revient souvent dans les salles de conférence et les amphithéâtres universitaires à Washington et Bruxelles, notamment. Mais à al-Ahamdda, cette idée théorique est devenue réalité. L'ordre mondial libéral a déjà pris fin au Soudan, et rien ne vient le remplacer.»

Le magazine africain The Continent, dont Heidi.news avait fait le portrait pour l’Exploration «Nous avons trouvé des journalistes heureux», s’insurge contre cette thèse et a demandé à des Soudanais d'expliquer les enjeux de cette guerre.

Ainsi, des journalistes et des chercheurs ont proposé des analyses, tandis que des organisateurs communautaires et des citoyens ordinaires ont envoyé des essais personnels. L'un des contributions était un rapport très détaillé de neuf pages.

Ce qui ressort est clair : il n'y a pas de guerre sans raison.

Le conflit soudanais n'est en fait plus une guerre unique, mais une série de luttes fragmentées portant sur à peu près tout: l'or, l'identité, les terres agricoles, les philosophies sociales, etc.

Voici certains de ces points de vue, en commençant par une analyse du rôle clé joué par la ruée vers l’or soudanais.

Après deux ans de combats, le conflit au Soudan a dépassé le simple affrontement entre les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR). Le pays est désormais une mosaïque de zones militaires, administratives et économiques qui se chevauchent, où les dynamiques locales se croisent avec les intérêts régionaux et les impératifs financiers.

Les FAS contrôlent le nord – les Etats du Nord et du Nil – ainsi que Khartoum, Port Soudan, la côte de la mer Rouge et certaines parties du Kordofan du Nord et du Sud. (Le Soudan est un Etat fédéral depuis 1991, ndlr.) Dans ces régions, les troupes de l’armée régulière contrôlent les ministères, le principal port maritime et les aéroports.

De leur côté, les FSR et les milices alliées contrôlent environ 45% du Soudan, contre près de 70 % au début de la guerre. Ces zones comprennent la majeure partie du Darfour, à l'exception de la capitale du Darfour-Nord, El Fasher, qui est assiégée depuis mai 2024 mais résiste toujours.

Certaines poches rurales sont sous l'autorité des chefs tribaux, qui assurent la protection en échange de loyauté ou de ressources, indépendamment des FAS ou des FSR.

Les analystes s'accordent à dire que ce sont désormais des intérêts économiques étrangers qui motivent la guerre. Selon le journaliste soudanais Haider Abdelkarim, les puissances régionales ont pris le contrôle de la dynamique du conflit au cours des trois premiers mois des combats.

Des grands frères aux dents longues

Cette situation a miné les pourparlers de Djeddah, lancés le 6 mai 2023 avec le soutien des États-Unis. Le processus s'appuyait sur le «quatuor» – Etats-Unis, Royaume-Uni, Arabie saoudite et Emirats arabes unis –, dans l’espoir qu’ils agissent comme des «grands frères» et persuadent les deux parties, FAS et FSR, de faire la paix.

Mais Abou Dhabi n’est pas le genre de «grand frère» impartial et bienveillant qu’on est en droit d’espérer.

L'analyste politique Eman Kamal al-Din affirme que les Emiratis ont participé activement à la guerre, poursuivant et protégeant leurs propres intérêts économiques, en particulier l'exploitation de l’or et des terres agricoles dans le triangle d’Al-Fashaga, la zone frontalière avec l'Ethiopie dans l'est du Soudan. Il soutient que les négociations de paix devraient cibler directement les Emirats arabes unis, car les FSR ont agi en grande partie en tant que «proxy» d’Abou Dhabi et sont en train d’être remplacées par des mercenaires du Niger et de Colombie.

L'or n'a pas toujours dominé la politique soudanaise. Il y a quinze ans, 90% des devises étrangères au Soudan provenaient du pétrole, mais les trois quarts des réserves se trouvaient au Soudan du Sud, qui a obtenu son indépendance en 2011. Cette perte a plongé le Soudan, toujours sous le coup de sanctions commerciales et sur la liste américaine des pays soutenant le terrorisme, dans la crise. De nombreuses personnes se sont alors tournées vers l'exploitation artisanale de l'or, note Sara de Simone, chercheuse à l'Institut italien d'études politiques internationales.

La découverte en 2012 d’un gisement majeur à Djebel Amir a déclenché une violente ruée vers l’or. Le régime d'Omar Al-Bachir a déployé les Janjawids (les milices arabes, ancêtres des FSR) pour en prendre le contrôle, et le chef actuel des FSR, Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de Hemedti, en est venu à dominer les exportations d'or, devenant un seigneur de guerre milliardaire. Aujourd'hui, ces flux d'or, et les pouvoirs qu'ils financent, sont la clé du processus de paix.

Le moment est peut-être venu: le camp lié aux Emirats arabes unis (incarné par les FSR et leurs alliés, ndlr.) a subi de lourdes pertes sans atteindre ses objectifs, affirme Kamal al-Din. Avant la guerre, la majeure partie de l'or soudanais était exporté vers les Emirats arabes unis, leader régional dans le commerce et le raffinage de l'or. Depuis la guerre civile de 2023, les mines contrôlées par les FAS continuent d’être exploitées, mais l'armée empêche l'or de parvenir jusqu’aux Emirats.

Le rôle de l’Egypte

Dans les zones contrôlées par les FSR, où se trouvent surtout des mines artisanales, l’exploitation de l’or a été grandement perturbée. C’est surtout l'Egypte qui a profité de ce changement. En mai 2023, un mois après le début de la nouvelle guerre civile au Soudan, l'Egypte a supprimé tous les droits de douane et les taxes sur les importations d'or, devenant ainsi la principale destination de l'or soudanais, qu’il soit officiel ou de contrebande.

Les données officielles montrent qu'en 2024, 100% des exportations d'or déclarées du Soudan étaient destinées à l'Égypte. Le think tank britannique Chatham House estime que depuis le début de la guerre, plus de 100 kg d'or de contrebande est transporté clandestinement tous les jours du Soudan vers l’Egypte.

Les trois principales provinces productrices d'or au Soudan – le Nord, le Nil et la mer Rouge – sont limitrophes de l'Egypte et restent sous le contrôle des Forces armées soudanaises. Celles-ci n’ont pris aucune mesure pour freiner la contrebande, car il y va de leur intérêt de capter les exportations d’or destinées aux emirats arabes unis. Selon Haider Abdelkarim, la seule voie vers la paix consiste à faire pression sur ces acteurs étrangers, Emirats et l'Egypte en tête, pour qu'ils amènent leurs alliés soudanais à la table des négociations.

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