Vivre, respirer, lutter: Gabès et la nouvelle grammaire du politique en Tunisie
Vivre, respirer, lutter Gabès et la nouvelle grammaire du politique en Tunisie Introduction
Depuis l’implantation du complexe chimique en 1972,1Le complexe chimique de Gabès, relevant du Groupe Chimique Tunisien (GCT), est un pôle industriel majeur dédié à la transformation du phosphate (acide phosphorique, engrais). Implanté depuis les années 1970 à proximité de la ville, de l’oasis et du littoral, il concentre des unités de production et des installations de stockage et de rejet, dont le phosphogypse longtemps déversé en mer, avec des effets documentés sur les écosystèmes (dégradation des herbiers, pollution des sédiments, métaux lourds). Le complexe occupe une place ambivalente : il constitue le premier employeur local, ce qui a créé une dépendance économique, tout en étant au cœur d’une contestation durable liée à une pollution atmosphérique et marine chronique.
Les épisodes d’asphyxie collective de l’automne 2025, touchant notamment des élèves, s’inscrivent dans ce contexte de crise prolongée, mais prennent la forme d’un moment de rupture : un événement qui rend visible ce qui était déjà ressenti, et qui transforme un risque chronique en sujet de conflit public. C’est dans cette séquence que la campagne Stop Pollution–Gabès2Stop Pollution–Gabès est une campagne citoyenne née à Gabès le 5 juin 2012 (Journée mondiale de l’environnement), initiée par des jeunes activistes locaux et structurée comme un collectif horizontal. Elle se mobilise contre les nuisances industrielles et la pollution liées au complexe chimique de la région, en revendiquant le droit à la vie et à un environnement sain.
Ce papier analytique et critique, se propose d’interroger ce que cette campagne fait à la fois au conflit écologique local, et à la culture contestataire tunisienne. Il s’agit d’en analyser les formes d’action, les cadrages, les acteurs et les registres de politisation qu’elle met en jeu, dans un contexte national marqué par la fermeture du champ politique et la recomposition des modes de protestation.
Les questions de recherche peuvent être formulées ainsi :
- Comment la campagne Stop Pollution–Gabès transforme-t-elle un épisode de pollution aiguë en conflit socio-écologique structuré ?
- Quels cadrages du problème, quels adversaires, quels horizons de solution construit-elle, et avec quels répertoires d’action ?
- Comment cette campagne redéfinit-elle les formes de politisation en Tunisie post-2011, en contestant moins un gouvernement qu’un modèle de développement, et en faisant de la revendication d’un air respirable et d’une vie sans cancer un nouveau langage du politique ?
Méthodologie
Cet article s’appuie sur un matériau à la fois scientifique, médiatique et militant. D’une part, il mobilise la littérature existante sur la crise écologique à Gabès afin de situer empiriquement et historiquement l’« événement » de 2025. D’autre part, L’analyse de contenu qualitative repose sur un corpus numérique constitué, d’une part, de 59 publications/visuels issus de captures d’écran de la page Facebook Stop Pollution–Gabès (séquence septembre–novembre 2025, corpus partiel), et, d’autre part, de 22 publications issues des captures LinkedIn d’un leader du mouvement. Ce corpus est complété par un sous-corpus de prises de position institutionnelles et médiatiques (discours, communiqués, appels syndicaux, presse). Ce corpus a été codé à partir des apports de la sociologie des mouvements sociaux (framing diagnostic/prognostic, la politique du conflit, WUNC displays, répertoires d’action) et de la sociologie politique des campagnes de mouvement social, afin de reconstituer la séquence de mobilisation, d’identifier les acteurs et les cadrages dominants, et de comprendre comment une série d’épisodes d’asphyxie a été transformée en conflit socio-écologique structuré.
Avant l’événement : ce que dit la recherche de la situation écologique à Gabès
Bien avant les mobilisations de 2025, la littérature scientifique avait déjà établi de manière claire la gravité et la persistance de la crise environnementale à Gabès. Saied et Lahmar montrent que l’implantation du complexe chimique a progressivement transformé l’oasis et son littoral en un espace industriel à forte pollution atmosphérique, entraînant une augmentation documentée des maladies respiratoires et dermatologiques, ainsi qu’un déclin marqué de l’agriculture oasienne, de la pêche et du tourisme.3Saied, Saoussen, et Karim Lahmar. 2021. « L’aménagement écologique au service de l’environnement : Cas de la ville de Gabès et de M’Torrech (Sud-Est Tunisien). » European Scientific Journal 17 (14): 300–311.
Khlifi analyse, via un questionnaire auprès de 500 personnes et des entretiens, les représentations sociales des risques liés à la pollution atmosphérique à Gabès dans le cadre de la théorie de la société du risque (Beck).7Khlifi, Kamel B. Abdesslem. 2025. « Les représentations sociales des risques de la pollution atmosphérique à Bouchemma et El-Zarat (Gabès) : Étude sociologique dans le cadre de la théorie de la société du risque ». Journal index of exploratory studies 19 (septembre). Berlin : Democratic Arabic Center GmbH. ISSN 2701-9233. https://democraticac.de/?p=106359
D’un autre côté, dans son analyse des mobilisations environnementales post-2011, Robert montre que, dans le cas de Gabès, les autorités publiques ont longtemps refusé de reconnaître l’ampleur des nuisances industrielles liées aux activités de transformation du phosphate, menées principalement par le Groupe Chimique Tunisien (GCT).11Robert, Diane. 2020. « Les recompositions des mobilisations locales contre les nuisances industrielles en Tunisie post-2011 : contrer les pollutions et les injustices territoriales ? » Universitas 2 : 443-452.
Ainsi, bien avant l’explosion de la contestation, ces travaux convergent pour établir que la crise écologique à Gabès est structurelle, documentée et durable, affectant le vivant, la santé humaine et les ressources naturelles, dans un contexte où les solutions techniques identifiées restent peu ou non mises en œuvre.
L’événement déclencheur : le moment de bifurcation
Plusieurs centaines de personnes se sont réunies, vendredi 10 octobre 2025, pour protester contre l’usine de traitement des phosphates à Gabès. Cette mobilisation fait suite à une crise sanitaire d’ampleur: depuis le 9 septembre 2025, plus de 180 personnes ont été hospitalisées pour des symptômes d’intoxication au gaz, dont des dizaines d’élèves.18Driss Rejichi, « En Tunisie, la colère monte après de nouvelles intoxications par le Groupe chimique tunisien à Gabès », Le Monde, 13 octobre 2025, consulté le 21 décembre 2025
Quand la réaction présidentielle ouvre la boîte de Pandore
Le premier discours présidentiel, prononcé le 30 septembre 2025, intervient après l’épisode d’asphyxie et adopte un cadrage d’alarme qui s’apparente à une dénonciation d’écocide : le président qualifie la situation de « crime » et évoque un véritable « assassinat de l’environnement », renvoyant à l’idée d’une région durablement violentée par un modèle industriel imposé depuis des décennies.23Business News. 2025. « Crise environnementale à Gabès : Kaïs Saïed parle d’‘environnement sacrifié’. » Business News / Turess, 30 septembre 2025.https://www.turess.com/fr/businessnews/151873.
Surtout, ce second discours agit comme un véritable ouvre-boîte de Pandore dans la relation entre le mouvement et la présidence. Jusqu’ici, une partie des acteurs de Gabès pouvait encore espérer une réaction positive de Kaïs Saïed, perçu comme celui qui avait, avant son élection, dénoncé l’injustice écologique subie par la région. Cette attente d’une intervention présidentielle s’inscrit aussi dans une configuration politique plus large, où la figure du chef de l’État est mise en scène comme instance d’arbitrage au-dessus des administrations, et comme « réparateur » des torts produits par les élites et les appareils.27Lakhal, Malek. 2023. « Tunisie : La nation et ses traitres∙ses ». Arab Reform Initiative, 12 décembre 2023. Consulté le 21 décembre 2025. https://www.arab-reform.net/fr/publication/tunisie-la-nation-et-ses-traitres%E2%88%99ses/
Campagne, mouvement contestataire et mouvement social : Spécificité de Gabès
Un mouvement social se définit comme une forme d’action collective organisée visant à transformer ou à défendre un ordre social donné.30Neveu, Erik. 2020. Sociologie des mouvements sociaux. 7ᵉ éd. Paris : La Découverte.
À la lumière des théories sociologiques des mouvements sociaux, la mobilisation écologique de Gabès présente toutes les caractéristiques d’un mouvement social structuré. Elle repose sur un réseau d’acteurs hétérogènes mais reliés par une identité collective écologique, allant des différentes formes d’action collective, notamment Stop Pollution- Gabès, aux citoyen.nes ordinaires, en passant par des syndicats locaux.32Della porta, op,cit.
Dans une perspective tourainienne,35Touraine, Alain. La Société post-industrielle : naissance d'une société. Paris : Denoël, 1969.
Cette dynamique rejoint et prolonge une conceptualisation empirico-inductive des campagnes et de mouvements sociaux produite à partir du cas tunisien.38جاب الله، سفيان. 2019. «منيش مسامح، فاش نستنّاو، باستا: مقاربة سوسيولوجية للحملات الشبابية في تونس». في سوسيولوجيا الفعل الجماعي في تونس: تعدّد طرق الانخراط وتنوّع أشكال الاحتجاج، الكرّاس عدد 2 من سلسلة «كرّاسات المنتدى التونسي للحقوق الاقتصادية والاجتماعية». تونس: المنتدى التونسي للحقوق الاقتصادية والاجتماعية.
Enfin, conformément à la notion de métapolitique,41Badiou, Alain. Métapolitique : Réflexions sur la pensée philosophique de l'existence politique. Paris : Éditions du Seuil, 1998.
Ainsi, la mobilisation écologique de Gabès apparaît non seulement comme un mouvement social pleinement constitué, mais aussi comme une bifurcation dans la culture contestataire tunisienne, où l’exigence écologique devient un nouveau langage politique.
Stop Pollution Gabès comme campagne de mouvement social
La campagne Stop Pollution–Gabès est une initiative citoyenne régionale née officiellement le 5 juin 2012, à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement.42Entretien avec Saber Ammar (Membre de Stop Polution-Gabès).
À ses débuts, Stop Pollution–Gabès s’est constituée comme une campagne horizontale et non partisane, portée par des jeunes militant.es locaux.ales, issus principalement des milieux associatifs et des cercles de défense des droits humains à Gabès.45Entretien avec Saber Ammar (Membre de Stop Polution-Gabès), op, cit.
Le noyau fondateur du mouvement se caractérise par la coexistence de trajectoires militantes différenciées, qui ont joué un rôle structurant dans sa consolidation.47Entretien avec Saber Ammar(Membre de Stop Polution-Gabès), op, cit.
Dès ses premières années, la campagne privilégie un répertoire d’action pluraliste : marches citoyennes, sit-in, forums publics, interpellations symboliques de l’État central et campagnes de sensibilisation locales.50Zoé Vernin, « Gabès : “La petite Tchernobyl de Tunisie” revendique son droit de vivre, op, cit.
Au fil des années, la marche annuelle du 5 juin s’impose comme un rituel central de la campagne, devenant un moment de visibilité collective, de réaffirmation des revendications et de renouvellement du lien entre habitant.es, militants et militantes et sympathisants et sympathisantes.53Idem.
Le collectif Stop Pollution a d’abord transformé un événement brutal : « l’asphyxie de dizaines d’élèves et d’habitant.es » en problème public, à travers un cadrage (framing) qui dépasse l’explication technique ou accidentelle de la fuite. Le diagnostic proposé par la campagne a immédiatement identifié la source du mal : les unités polluantes du complexe chimique, la défaillance de l’État dans le contrôle des installations et la logique de développement sacrificiel imposée à la région depuis des décennies. En articulant ainsi responsabilités, victimes et causes structurelles, les militant.es ont déplacé l’interprétation du fait divers vers un conflit écologique, sanitaire et politique opposant la population locale à l’appareil industriel et au pouvoir central. À titre de contraste, d’autres « événements déclencheurs » en Tunisie ont suscité une indignation publique forte sans forcément se stabiliser en cause durable faute d’un acteur-campagne déjà structuré. Le cas de Mezzouna (gouvernorat de Sidi Bouzid) en avril 2025, après la mort de trois élèves suite à l’effondrement d’un mur dans un établissement scolaire, a produit des manifestations et une mise en cause publique des responsabilités, y compris au niveau central.58Présidence du Gouvernement (Tunisie). 2025. « Drame à Mezzouna : Profondément attristé, le président Saïed donne ses instructions pour déterminer les responsabilités ». pm.gov.tn, 15 avril 2025. Consulté le 21 décembre 2025. https://pm.gov.tn/fr/article/drame-mezzouna-profondement-attriste-le-president-saied-donne-ses-instructions-pour; Al Jazeera. 2025. « احتجاجات في تونس عقب وفاة 3 تلاميذ بانهيار سور مدرسة ». Al Jazeera, 16 avril 2025. Consulté le 21 décembre 2025. https://www.aljazeera.net/news/2025/4/16/%D8%A7%D9%84%D9%85%D8%A6%D8%A7%D8%AA-%D9%8A%D8%AA%D8%B8%D8%A7%D9%87%D8%B1%D9%88%D9%86-%D9%81%D9%8A-%D9%88%D8%B3%D8%B7-%D8%AA%D9%88%D9%86%D8%B3
Ce cadrage, loin d’être abstrait, a permis d’élargir considérablement la base sociale de la mobilisation. En quelques jours, on observe une montée quantitative impressionnante : des milliers d’habitant.es dans les rues, une multiplicité de groupes, de quartiers et de catégories sociales représentées, des familles entières, des jeunes, des travailleurs.sses, des enseignant.es, des avocat.es, des groupes ultras (supporteurs des équipes sportives locales) et des associations. On voit également apparaître un nouveau type d’acteur au sein de la séquence : un profil d’« expert-citoyen » (notamment Saber Ammar,59Saber Ammar est un ingénieur géo-environnemental engagé dans la cause écologique à Gabès et l’un des relais numériques les plus visibles de la séquence d’action collective étudiée, en particulier via ses publications sur LinkedIn (prises de position, appels à l’action, diffusion d’éléments techniques et de repères chronologiques sur la mobilisation). Les éléments mobilisés ici proviennent d’un entretien semi-directif réalisé par l’auteur et d’une analyse qualitative des publications LinkedIn de l’intéressé, conduites dans le cadre de cette recherche.
Dans la logique des “WUNC displays” (Worthiness : dignité et crédibilité, Unity : unité, Numbers : nombre, Commitment : Engagement) analysés par Tilly et Tarrow,60Tilly, Charles. Les Mouvements sociaux, 1768-2004 : Des luttes locales à la politique globale. Traduit par Laurent Jeanpierre. Paris : Seuil, 2006.
–La respectabilité de la cause (un droit fondamental : le droit de respirer),
–L’unité (un cadrage collectif : “أهالي قابس”, “قابس تتحد”),
–Le nombre (manifestations massives, transclasses et transgénérationnelles),
– L’engagement (communautés locales mobilisées, répertoire d’action varié, continuité dans le temps).
Ce qui renforce le caractère de campagne plutôt que de simple protestation, c’est la multiplication coordonnée des actions : communiqués quotidiens, marches, sit-ins, appels au rassemblement, production d’infographies, documents rappelant la décision gouvernementale du 29 juin 2017 (annonçant le démantèlement du complexe chimique de Gabès et son remplacement par un projet alternatif, restée non appliquée), dénonciation des contradictions ministérielles, appels à une grève générale, publications d’alertes en temps réel lors de nouveaux cas d’asphyxie. La communication numérique joue un rôle central : elle unifie le langage visuel, fixe les mots d’ordre, impose la « mémoire du conflit » par la chronologie des incidents et la circulation d’images de foules. L’esthétique : masques à gaz, slogans « تنفس ولا موت » ou « نحب نعيش », visuels rouges, structure un espace symbolique qui agit comme un ciment identitaire.
Quand la centrale syndicale certifie la cause : le rôle de l’UGTT à Gabès
Politiquement, cette alliance est paradoxale et intéressante : Stop Pollution se revendique apolitique au sens partisan (pas de référence aux partis, pas de remise en cause frontale du régime ni de la question démocratique), tout en menant, avec l’appui de l’UGTT, une politisation au sens fort de la sociologie politique : mise en cause d’une politique publique (le modèle chimico-industriel), désignation de responsables, production de contre-expertise, usage de la grève générale comme répertoire de contestation. L’enjeu n’est plus de réclamer du travail à un complexe chimique premier employeur de la région, mais de contester le type de développement qu’il incarne ; en ce sens, la contribution de l’UGTT fait basculer la mobilisation de Gabès dans un registre de conflit à la fois environnemental et socio-économique, où la défense du « droit à un environnement sain » devient un nouveau langage de la justice sociale.
Ainsi, cette organisation d’action collective s’inscrit clairement dans la dynamique des nouvelles campagnes de mouvements sociaux en Tunisie. Contrairement aux protestations centrées historiquement sur le travail, l’emploi ou la marginalisation socio-économique, Stop Pollution rompt avec la logique classique de l’échange entre développement industriel et sécurisation économique. Il affirme explicitement un horizon où la vie prime sur l’emploi, où la dignité écologique devient un droit fondamental, et où le modèle de développement basé sur la chimie lourde et la pollution est rejeté. La revendication ne porte plus sur l’accès au travail mais sur le refus d’un travail, et d’une croissance, qui tuent. Cette rupture est décisive : elle fait basculer la contestation écologique de Gabès dans la catégorie des mouvements socio-écologiques alternatifs, porteurs d’un projet de société fondé sur la justice environnementale, la santé publique et la souveraineté écologique.
De « Manich Msameh » à « Stop Pollution–Gabès » : deux campagnes, deux horizons politiques
À l’inverse, Stop Pollution-Gabès ne se structure pas autour d’une opposition politique déclarée ni d’une confrontation institutionnelle partisane. Le mouvement affiche même une forme de dépolitisation stratégique (pas de partis, pas de mots d’ordre sur le changement de régime, pas de revendications liées à l’emploi alors que le Groupe chimique est le premier employeur local). Pourtant, cette « dépolitisation » sert en réalité à repolitiser autrement : non pas le régime, mais les choix de développement, non pas la démocratie institutionnelle, mais le droit à la vie, à la santé et à un environnement non toxique. Alors que Manich Msameh cherchait à empêcher un retour au passé, Stop Pollution – Gabès porte un projet de transformation radicale, un horizon alternatif de modèle socio-économique : la sortie du productivisme polluant comme horizon d’avenir. Moins politisé dans sa forme, Stop Pollution est en réalité beaucoup plus politique dans son fond : il ne se contente pas de s’opposer à une loi ou à un gouvernement, il conteste tout un régime de production de la vie sociale, celui qui sacrifie les habitant.es au nom d’une rentabilité industrielle.
Au terme de ce processus, ce qui aurait pu rester une mobilisation émotionnelle et momentanée s’est solidifié en campagne stratégique visant des changements structurels : démantèlement des unités polluantes, enquêtes indépendantes, responsabilisation politique, droit à la santé, et surtout émergence d’un modèle socio-économique alternatif compatible avec la vie. À travers son action, Stop Pollution illustre parfaitement ce que Tilly et Tarrow décrivent comme la politique du conflit : un affrontement structuré entre des citoyen.nes organisé.es et des acteurs institutionnels autour de la définition légitime de l’intérêt public.68Tilly et Tarrow, la politique du conflit, op, cit.
Conclusion
La séquence ouverte à Gabès à l’automne 2025 montre que l’on ne peut plus saisir les mobilisations locales uniquement à partir des vieux schèmes de la « protestation sociale » pour l’emploi ou contre la cherté de la vie. En transformant un épisode aigu de pollution, des asphyxies d’élèves, des fuites de gaz, une panique sanitaire, en campagne de mouvement social structurée, Stop Pollution-Gabès donne à voir une recomposition profonde de la culture contestataire tunisienne. La campagne ne surgit ni dans le vide, ni sur le seul registre de l’émotion : elle s’inscrit dans une histoire longue d’injustice environnementale documentée par la recherche, dans des décennies de sacrifices imposés au nom de l’industrialisation, et dans un sentiment durable de relégation territoriale. C’est parce que ce « déjà-là » scientifique, sanitaire et social existe que l’événement de 2025 peut fonctionner comme bifurcation et non comme simple fait divers.
L’analyse a montré que Stop Pollution-Gabès répond aux critères d’une campagne de mouvement social au sens de Tilly et Tarrow : séquence de revendications publiques continues, cadrage cohérent du problème, désignation d’adversaires, répertoire d’action diversifié, alliances multi-sectorielles, inscription dans la durée. Le travail de cadrage est central : diagnostic d’un modèle de développement toxique, identification de responsables (complexe chimique, choix étatiques, déni institutionnel), formulation d’un horizon alternatif fondé sur le droit à la vie, à la santé et à un environnement non mortifère. Cette opération de framing permet de passer d’une indignation localisée à une cause partagée, trans-classe et trans-générationnelle, dont les slogans, les visuels et les hashtags fixent la grammaire (« nous voulons vivre », « Gabès s’asphyxie », « démanteler les unités »). Loin d’être « apolitique », cette campagne repolitise autrement : non pas en se positionnant sur l’axe classique régime/opposition, mais en contestant le cœur des politiques publiques de développement.
La comparaison avec Manich Msameh éclaire cette spécificité. Là où Manich Msameh visait un objectif défensif et ad hoc, empêcher une loi de réconciliation perçue comme un retour des élites corrompues, Stop Pollution–Gabès porte un projet de transformation radicale du modèle socio-économique. Moins politisé en apparence (absence de partis, de mots d’ordre sur le changement de régime, revendication d’« apolitisme »), le mouvement est en réalité plus politique dans son contenu : il ne conteste pas seulement un texte de loi ou un gouvernement, mais un régime de production du social qui accepte la maladie et la mort comme externalités ordinaires de la croissance. La revendication ne porte plus sur « plus d’emplois » dans un complexe chimique premier employeur de la région, mais sur le refus d’un emploi et d’une richesse qui tuent. En ce sens, Gabès propose une bifurcation écologique de la contestation.
Le rôle de certains acteurs collectifs et individuels, comme l’UGTT régionale et des figures civiques, apparaît décisif dans cette transformation. La centrale syndicale confère au mouvement un surcroît de légitimité, de capacité d’organisation et de puissance numérique, en certifiant que la cause écologique relève aussi de la justice sociale et du monde du travail. De son côté, un ingénieur-activiste comme Ammar incarne la montée en puissance d’un leadership expert qui articule contre-expertise scientifique, indignation morale et répertoires numériques, reliant l’échelle locale à des registres transnationaux de justice environnementale. Ensemble, ces ressources prolongent le conflit au-delà du moment de crise, le traduisent en campagne d’un mouvement social et lui donnent une épaisseur stratégique qui dépasse largement la seule réaction à l’événement.
Enfin, la trajectoire de la relation entre Stop Pollution-Gabès et la présidence de la République montre comment un conflit socio-écologique peut reconfigurer les lignes de la légitimité politique. En ouvrant la « boîte de Pandore » par un second discours qui criminalise implicitement la mobilisation, le président rompt symboliquement avec une partie de la population de Gabès qui voyait encore en lui un possible allié. Celui qui se disait porteur de la volonté populaire devient, pour beaucoup, l’incarnation d’un État qui persiste à asphyxier une région au nom de la rentabilité industrielle. La politisation se déplace alors : du modèle de développement vers la figure présidentielle elle-même, sans que le mouvement ne bascule pour autant dans une opposition partisane classique. C’est là l’un des apports majeurs de ce cas : montrer comment, dans la Tunisie post-2011, la conflictualité écologique devient un nouveau langage du politique, capable de déplacer les frontières entre gouvernants et gouvernés, entre « peuple » et « élites », entre centre et périphérie.
Cet article invite à considérer Gabès non comme une « exception écologique », mais comme un laboratoire socio-politique. Il suggère que les futurs conflits centraux ne porteront peut-être plus d’abord sur le partage du pouvoir institutionnel ou sur la seule question de l’emploi, mais sur la possibilité matérielle de vivre, de respirer et de rester sur place. Autrement dit, la lutte de Gabès ne réclame pas seulement la fermeture d’unités polluantes : elle met en scène, au présent, une bataille pour définir ce que « vivre dignement » signifie dans une Tunisie traversée par la crise climatique, les inégalités territoriales et l’épuisement des modèles de développement hérités.
Au-delà de l’analyse rétrospective, la séquence ouverte par Stop Pollution–Gabès invite à une projection prudente mais sociologiquement fondée. Par sa structuration horizontale, son inscription territoriale profonde et la nature même de ses revendications, la campagne semble porteuse d’un horizon stratégique difficilement neutralisable par les instruments classiques du pouvoir. Revendiquer le droit de respirer, de vivre sans maladie et sans mort prématurée, ne renvoie ni à une idéologie ni à une doctrine religieuse, il s’agit d’une exigence vitale, transversale, qui excède les clivages politiques ordinaires et échappe aux dispositifs habituels de délégitimation. Forte de plus d’une décennie d’expérience militante, de savoirs accumulés, de mémoire des promesses non tenues et de pratiques de mobilisation éprouvées, Stop Pollution–Gabès ne se contente plus de réagir aux crises ; elle anticipe, documente, organise et inscrit le conflit dans la durée. Face à un système politique qui multiplie les tactiques de court terme sans proposer de stratégie crédible de sortie du modèle extractiviste, la campagne dessine progressivement un futur possible : celui d’une ville affranchie du complexe chimique, non comme utopie abstraite, mais comme trajectoire construite par la praxis collective. En ce sens, Gabès avance, lentement, « conflictuellement », mais résolument, vers la reconfiguration de son destin urbain, écologique et social, faisant de la justice environnementale non plus une revendication marginale, mais un principe organisateur du devenir politique local.
Endnotes
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.