Le syndicalisme étudiant en Tunisie, berceau politique en mouvement : Entretien avec Moutaa Amin el Waer
En Tunisie, le syndicalisme étudiant a toujours été la porte d’entrée dans le monde politique pour l’opposition historique aux différents régimes. Après la Révolution de 2011, cet espace a connu des évolutions importantes aussi bien dans sa dynamique interne que ses relations avec la politique. C’est à ce travail d’analyse des évolutions politiques au sein des syndicats étudiants que Moutaa Amine El Waer a consacré son travail de thèse universitaire. Fort de son expérience dans l’un de ces syndicats à l’époque où il était étudiant (nous avons déjà accueilli Moutaa en 2022 dans l’épisode 8 de la série podcast « 3ala el Maydan » sur son exercice d’auto-ethnographie), il a analysé la relation des deux syndicats étudiants tunisiens (l’Union générale des étudiants de Tunisie, historiquement liée à la gauche, et l’Union Générale Tunisienne des Etudiants, historiquement islamiste) à la politique, aussi bien en tant que berceau de socialisation politique qu’en tant que vis-à-vis de certains partis politiques. Dans un contexte de retour de l’autoritarisme, la place des syndicats étudiants, historiquement centrale dans l’opposition, n’est plus aussi évidente que par le passé.
Moutaa Amine El Waer est professeur assistant au département de sociologie de l’Université de Toronto. Il est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université de Montréal.
Est-ce que tu peux me dire à quel point les syndicats étudiants ont été importants dans le champ politique tunisien?
Quand on parle de l’importance des syndicats étudiants, ce qu’il faut noter de prime abord, c’est que c’est une importance qui n'est pas contestable pour les acteurs politiques. Pour eux, c'est carrément évident. Pour moi aussi, ça l’était au début : Quand j’ai commencé, j’ai travaillé aussi sur ma propre trajectoire en tant qu'ancien membre de l’un des deux syndicats étudiants UGET (l’Union Générale des Etudiants Tunisiens, située à gauche) avant 2010. Ce qui m’intéressait au début, c’était la dysfonctionnalité de cet espace. Mais petit à petit, j'ai commencé à questionner cette évidence partagée par tous, qui veut que l’espace universitaire soit le point de départ obligatoire de toute entrée en politique révolutionnaire ou radicale.
Ici, je peux illustrer mon propos par une anecdote. Il y a quelques années, je pense que c'était quatre ans ou cinq ans, j’ai présenté un papier à une conférence organisée par une association d'ancien·nes militant·es. Ça portait sur la mobilisation étudiante de février 1972. Dans l’auditoire, il y avait des militant∙es de l'époque, des militant·es des générations ultérieures, y compris des gens qui venaient tout juste de quitter l’université et enfin des militant·es encore actives et actifs à l’université. C’était un auditoire très divers, très intéressant pour présenter ces réflexions-là. Je me rappelle avoir beaucoup hésité à parler de mes questionnements sur cette évidence, mais je me suis dit qu'il n'y aurait pas un meilleur moment pour présenter cette réflexion. Dans ma présentation, j’ai critiqué ce que février 1972 représentait pour la génération d'aujourd'hui en essayant de ramener l’idée qu’on doit réfléchir à cette évidence que le militantisme doit commencer à l'université. J’essaye d’expliquer que cette évidence est problématique à plusieurs niveaux. Seulement, je reçois des réactions très hostiles. Mais c’est une hostilité pour laquelle j'ai beaucoup d'empathie parce que c'est une hostilité de quelqu'un qui se trouve attaqué de partout, et qui se dit « même ce gars qui est avec nous, qui est le fils de l'UGET, de cette organisation, il commence à questionner des choses bizarres ». Un des commentaires que j'ai reçu, c'était que même quand il n'y a aucun problème avec l'UGET, on essaie d’en inventer, pour dire que ça ne fonctionne pas, or c’est bien là la seule chose à l’UGET qui fonctionne très bien. Les militant∙es intègrent la politique par l'université et c'est tant mieux. Il n’est pas envisagé que les choses puissent se passer autrement.
Bien sûr, pour un auditoire qui n'est pas familier avec l'université tunisienne, cela semblerait étrange comme situation, mais ce qu’il faut savoir c’est que le mouvement étudiant a pratiquement contribué à la naissance de tous les groupes d'opposition politique. Certains groupes de manière très directe : ils sont nés à l'université, y ont travaillé pendant longtemps puis ont essayé d'étendre leurs activités hors du campus. Mais même pour des mouvements qui ne sont pas nés à l'université, par exemple comme les islamistes. Ennahdha, par exemple, qui s’appelait le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) à l’époque a été façonné par l’expérience militante de ses premières générations étudiantes. Ils et elles ont beaucoup de choses en commun avec la gauche, avec les panarabistes, avec les libéraux∙ales.
Quelles sont les conséquences de la centralité de l'université sur le recrutement des partis politiques tunisiens et en particulier ceux de gauche ?
D’abord, ça crée une certaine manière de socialiser, une certaine manière de se lier aux autres, mais ça crée aussi ou ça renforce (c'est compliqué de d'établir le lien de causalité), un certain rapport avec la société. Ce rapport va entraîner des conséquences en sortant de l'université. C'est également quelque chose de conséquent, je pense, sur la manière dont les partis de gauche se représentent en tant qu’acteurs politiques. Donc il y a au moins ces trois dimensions que je peux citer.
La socialisation : Ce qu’il faut comprendre, c’est que généralement, les étudiant∙es syndicalistes, quand ils et elles entrent à l’université, ils et elles ne sont pas isolé∙es, Ce ne sont pas des gens qui ont des relations sociales (amicales, familiales, etc.) restreintes. Mais ils et elles sortent de l’université isolé∙es. Donc je me suis posé la question, est-ce l'université ? Est-ce le mouvement étudiant ? Et ici je parle des forces de gauche et des panarabistes dans une moindre mesure.
Ce qui se passe c’est que durant la première ou la deuxième année, les étudiant∙es entrent dans le mouvement étudiant, ils et elles intègrent le groupe et il se passe une séparation progressive. La première séparation se fait à l'égard des étudiant∙es, étrangement. Quand elles et ils entrent dans le militantisme étudiant, ils et elles ont beaucoup d’ami∙es dans l'établissement. En général, ils et elles ont un grand réseau à l'université, c’est ce qui attire les « recruteur∙ses » de l’UGET d’ailleurs. Ils et elles se font des ami∙es dans leur amphi, dans leur TD, aux foyers universitaires. Ils et elles ont des amitiés qui viennent parfois du lycée, de la ville, de là où ils et elles viennent.
En même temps, ils et elles intègrent l'UGET. Ce qui se passe en fait, c'est que petit à petit, ils et elles vont passer de plus en plus de temps avec les militant∙es de l'UGET, de leur génération, mais aussi des ancien∙nes. Elles et ils vont intégrer petit à petit ces cercles-là et passeront moins de temps avec le reste de leurs cercles. Et plus ces jeunes syndicalistes avancent dans leur scolarité, en tenant en compte des redoublements qui les « dépaysent » de leurs promotions, plus ils et elles ne fréquenteront plus que des militant∙es de l’UGET. Concrètement, ça se manifeste par un nombre très élevé d'heures passées ensemble en journée, cela peut aller vers 10 ou 15h. C’est quelque chose que j’ai vécu dans les années 2000, et j’ai voulu vérifier si c’était toujours le cas lors de mon ethnographie. Et les journées ensemble étaient longues, ils et elles se voient pour la première fois à 9h, à 10h du matin, et ils restent ensemble jusqu’à 10h du soir.
Ce qui se passe, c'est une densification des fréquentations de ce réseau-là qui va de pair avec un très fort affaiblissement des autres relations. Cela crée cette isolation avec laquelle ils et elles ressortent sans forcément s’en rendre compte ou sans qu’ils et elles s’en alarment. Au contraire, ils et elles ont l’impression de s’ouvrir à un monde de relations sociales très attrayant, dense, nombreux à travers le syndicat. Il leur donne notamment accès au réseau des ancien∙nes. Ce sont des gens qui ont quitté l'université et qui militent au sein de la société civile, de l’UGTT ou dans les partis de l’opposition. Et cela a quelque chose de fascinant pour un militant∙e de 1ère ou de 2ème année, d'être en contact ou de fréquenter, même rarement, un militant∙e connu∙e, des avocat∙es, des médecins, etc.
Rapport à la société : De là se crée un certain rapport avec la société qui prend racine dans le rapport qu’ils et elles développent aux autres étudiant∙es. Et là, je reprends l’expression de Pierre Bourdieu qui dit qu’une manière de vivre avec nos contraintes consiste à « Faire de nécessité vertu ». Ces personnes isolées vont essayer de produire une explication raisonnable et acceptable de leur isolation. Et pour expliquer leur isolation, ils et elles vont emprunter à l’héritage social fort de la relation entre élite et université. Dans cet héritage, les gens qui ont suivi une formation universitaire ont historiquement eu un rapport très condescendant avec le reste de la société. La mission de l'universitaire, en général, a été comprise comme une mission civilisatrice du reste de la société. Ce rapport est reproduit contre la société mais aussi à l'intérieur de l'université. Les étudiant∙es qui sont politisé∙es sont des étudiant∙es conscient∙es (wa’in) et le reste des étudiant∙es sont qualifié·es d'ignorant∙es, des gens qui ne sont pas avertis sur les grands dangers auxquels fait face le pays. Les gens politisé∙es sont donc des gens conscient∙es, doté∙es d’une capacité à guider, à diriger les autres.
Ce rapport sera élargi à la société et c’est efficace parce que ce narratif n’est pas nouveau, il est déjà idéologie d’Etat. Ce rapport condescendant des universitaires avec le reste de la société, il nous vient des années 60, voire avant, parce que l'élite qui est l'élite victorieuse de l'indépendance, était largement celle de diplômé·es universitaires sorti·es de ce qu’on appelait « l’enseignement moderne » à l’époque, pour l’opposer à l’enseignement religieux. Cette élite a imprégné le nouvel État et son idéologie par sa propre idéologie, par son propre discours de légitimation. Et dans cette vision du monde, l’université est devenue le lieu où l’on produit un savoir sur la société et où l’on produit également les solutions pour la société, et le lieu de production d’un certain mépris. Les militant∙es des années 1990-2000 avec qui j'ai travaillé en master, et celles et ceux des années post-2011 lors de mon doctorat, ont continué à alimenter ce discours parce qu’il donnait du sens à leur réalité d'isolement. Les deux phénomènes s'auto-alimentent. Cette position vient légitimer un état de fait.
Ce qui est intéressant une fois qu’on passe aux partis politiques, c’est que quand les partis de gauche analysent les difficultés de leur bord politique à s’étendre dans la société ou la difficulté de la gauche à avoir un discours audible auprès de la population, ils et elles reprennent ce discours. Leur analyse va toujours aller vers l’idée que leur discours est compliqué pour la population, qui ne serait pas capable de comprendre et à qui il faudrait donc offrir un discours simplifié. Ce n’est pas un discours particulier à la gauche, on le retrouve aussi bien chez les libéraux, les islamistes que chez les panarabes. Ce discours donne un sens à pourquoi « les gens » ne nous suivent pas. Ils et elles ne nous suivent pas parce qu’ils et elles ne comprennent pas, parce qu’on a du mal à adapter notre discours sophistiqué. Cela fait que le contenu n’est pas remis en question et la question est réduite à un problème de communication.
Ça crée à terme un ethos fataliste, où la gauche serait porteuse d’un savoir lumineux qui est supposé être avant-gardiste par rapport à la société, mais que la société ne peut pas voir ou comprendre. Dans les faits, on transforme l’isolation en destin. C’est un peu prophétique en fait, ça revient à l’idée que « nul n’est prophète en son pays ». L’effet de cette isolation au niveau de la politique nationale c’est que les partis de gauche intériorisent cette marginalité et pensent que les idées de gauche ne peuvent jamais s’imposer. Ils et elles sont convaincu∙es que les idées de gauche ne peuvent jamais brasser large, et ce que nous apportons à la société, en fait, est nécessairement marginal.
Mon intuition c’est ce que cet ethos fataliste explique un schéma qui se répète régulièrement à gauche qui veut, qu’à défaut d’imposer son agenda politique, elle s’allie ou compte sur un acteur puissant pour l’exécuter. Bien sûr, personne ne le théorise en ces termes, et je grossis le trait moi aussi, mais au fond, il y a de ça. La gauche est toujours à la recherche d’une force politique qui sera en mesure d'appliquer son programme et qu’elle soutiendra donc de manière critique (on voit les continuités avec le soutien à Kais Saied), ou bien s’opposer à une force qui si elle comprend très bien, devra adopter ce programme. Donc on va continuer à contester cette force parce qu'elle elle n'adopte pas ce programme. Donc on ne se pense que comme auxiliaire d'autres forces.
Dans ton travail, tu opère une distinction entre des profils actuels que tu qualifies de « profils activistes » au sein des syndicats étudiants qui diffèrent de ceux que tu as toi-même connu en tant que syndicaliste à l'UGET. Comment est-ce que tu caractérises ce nouveau profil et quel est leur rapport à la politique?
En fait, la plus grande distinction entre les deux groupes, c'est comment ils se perçoivent en fait. C'est principalement au niveau des perceptions, car on est tenté, en réfléchissant à cette distinction entre « militant∙es » et « activistes », notamment dans le contexte francophone, à penser à une distinction normative, c'est-à-dire que les militant∙es seraient ceux qui militent en fait de manière désintéressée, et les activistes, ce sont les gens qui sont là pour construire un CV qui leur permettra de se placer quelque part plus tard. Ce qui en ferait un militantisme individualiste.
Je ne fais pas cette distinction. Ce que j’essaye de montrer c’est qu’il y a une transformation dans l'ethos. Les anciennes générations étaient formées dans un contexte où elles devaient se montrer désintéressées. C’était aussi un militantisme partiellement intéressé, le militantisme a été et est toujours partiellement intéressé. Ce qui change aujourd’hui avec la nouvelle génération, c’est qu’elle est plutôt ouverte à légitimer cette partie intéressée. On n'est plus tenu de cacher ou de rejeter l'intéressement.
Et ça coïncide avec un changement important qui a eu lieu au niveau de la société. Les deux groupes ont été socialisés dans des contextes différents. L’ancienne socialisation militante, si elle continue tout de même à résister, est moins inspirante et devient minoritaire d’après mes observations. L'autre forme de socialisation est apparue progressivement, je dirais au milieu des années 2010, et elle devient de plus en plus visible et dominante maintenant chez ceux et celles qui militent aujourd'hui à l'université.
Il y a des différences sociologiques, qui ont un effet sur qui on recrute. Dans l’ancienne manière de recruter, on recrutait principalement des personnes qui étaient censées, comme je l’ai dit, devenir totalement dépendantes du militantisme étudiant, ils et elles se retrouvaient dans un duo groupe politique-militantisme étudiant. Ce qui se passe par exemple aujourd'hui avec les activistes, c'est que l'espace militant étudiant reste un espace très important car les gens passent beaucoup de temps à l'université mais ce n'est plus le seul espace de référence, c'est un espace parmi d'autres. Il y a des gens aujourd'hui qui intègrent le militantisme étudiant, en étant déjà très actif dans des organisations de la société civile, en tout cas, c’était le cas jusqu'au début des années 2020 quand j'ai effectué ma recherche. Là, je ne sais pas ce que serait le futur de ce type d'activisme après la répression aiguë des organisations de la société civile, surtout depuis 2023-2024. Donc, quand j'ai fini mon terrain, je n'ai pas encore constaté de différence, mais c'était encore tôt, je pense, pour observer des conséquences. Mais en tout cas, jusqu'en 2023, la socialisation de syndicalistes étudiants n'était plus exclusivement universitaire.
Et comment est-ce que tu qualifierais le rapport donc de ces syndicalistes/activistes, enfin de cette génération-là en fait, à la politique ou aux partis politiques ?
On a là une dynamique intéressante parce qu’il y a de plus en plus de discours qui critique les partis politiques et qui mise en contraste sur le fait d’être « indépendant ». C'est un discours qui monte beaucoup, qui est très audible, mais qui n’est pas propre à l'université. Le discrédit des partis politiques est généralisé. Dans les syndicats étudiants, cela va pousser les individus à miser sur eux-mêmes en tant qu’individus plutôt que sur leur appartenance partisane ou idéologique. Cela va créer une concurrence visible et légitime pour les postes, là où par le passé, on était tout autant en concurrence, mais on mettait en avant d’abord l’intérêt du mouvement en expliquant qu’un tel ou une telle était le meilleur choix pour le mouvement. Ça pouvait être parce que la personne était la mieux formée ou celle qui pouvait garantir l’unité du groupe, peu importe, mais c’étaient toujours des explications en lien avec le mouvement.
Aujourd'hui, il y a plus d'emphase mises sur le ou la militant∙e. C’est en tant que militant∙e à un bon CV que les personnes se présentent aux élections dans les conseils scientifiques. Donc moi en tant que militant∙e, j'ai un bon CV, j'ai une bonne carrière et là c'est légitime pour moi, au vu de mes qualifications, de me présenter à un poste dans une position de représentant∙e des étudiant∙es dans les conseils scientifiques. C’est un discours plus méritocratique. Cela renforce une tendance d'auto-entreprenariat politique qui veut qu’on investisse sur soi-même pour être un∙e militant∙e, un∙e activiste qui a une trajectoire intéressante. Concrètement, le ou la syndicaliste va essayer de se présenter aux élections étudiantes, entre autres, pour pouvoir « mettre ça dans son CV ». Beaucoup d'étudiant∙es m'ont expliqué qu’ils et elles cherchaient aussi à collecter ce type de position parce que cette expérience serait valorisable à la sortie de l’université.
Mais, dans le même temps, ces deux tendances ne créent pas pour autant une forme de rupture totale avec les partis politiques. Ce que j’ai observé, c’est que ces militant∙es continuent à militer dans les groupes politiques. Certains groupes sont présents au niveau national, d'autres sont des groupes politiques universitaires uniquement qui ont des liens avec des partis politiques à l'extérieur de l'université, mais qui sont relativement autonomes. En fait, ces groupes-là continuent quand même à recruter le plus de militant∙es étudiant∙es. Ça reste des gens qui ont une casquette politique, une identité politique, même une idéologie de gauche clairement affirmée, pour certain∙es elles et ils se disent même léninistes, marxistes-léninistes etc. Ces identifications sont moins prégnantes qu'avant, pour être honnête, mais elles sont toujours là.
Au niveau de l’organisation elle-même, ces identifications idéologiques sont moins pesantes pour déterminer comment on s'organise, comment on prend position, quels sont les pratiques acceptables celles qui ne le sont pas. L’armature idéologique est présente, mais moins pesante pour déterminer ces choix-là. Avant, j'ai l'impression qu'elle était beaucoup plus importante dans la détermination de ces choix-là. Maintenant, comme on dispose de référents multiples, notamment le référent individuel qu'on veut cultiver, le référent politique et idéologique recule. Mais cela n'empêche pas les partis politiques, même de gauche, de continuer à recruter au sein de ces unités. Et les chiffres de recrutement des syndicats restent similaires lorsque je compare 2022 et 2023 aux années précédant la révolution. Le vrai contraste, c’est avec 2011, 2012, 2013 et 2014 parce que pendant ces années-là, les syndicats ont été rejoint en masse. Il y avait une légitimité postrévolutionnaire du militantisme étudiant, en plus de la baisse du coût de ce militantisme. Donc énormément de gens ont intégré le militantisme étudiant à ce moment-là. Mais si on exclut cette période exceptionnelle, si on prend le reste de la période avant 2010, après 2010, je n'ai pas l'impression que le syndicat étudiant et les groupes politiques qui militent dedans en fait recrutent moins.
Est-ce que pour toi aujourd'hui, les syndicats étudiants sont encore des viviers de vocation pour les partis politiques? Est-ce que c’est un endroit intéressant pour recruter?
Je pense qu’ils continuent à avoir leur importance. On n'a pas beaucoup évoqué Ennahdha, mais c’est là qu’on observe des choses intéressantes. A partir de 2013-2014, le parti a entrepris un processus de séparation relative avec les organisations de la société civile, j'insiste sur « relative » parce que c’était un processus plus complexe à l’université, puisqu’il y a un lien historique fort entre Ennahdha et l’Union Générale Tunisienne des Etudiants (UGTE). Mais tout de même, à partir de 2014, on observe une relative déconnexion entre Ennahdha et l'UGTE tandis qu’à l'UGTE, une dynamique de distanciation par rapport à Ennahdha prend place. Ce n’est pas une dynamique qui vient nécessairement de la direction, mais c'est une dynamique propre qui vient de la base militante, en raison de plusieurs circonstances politiques et de transformations sociales au niveau du pays. Et l’UGTE se met à recruter des gens un peu différents en misant beaucoup sur l’identité de syndicat de service, sur un syndicat de l'excellence scolaire, sur tout ce discours-là. Et ce discours, en fait, finit par ramener à l'UGTE un profil d'étudiant∙e très différent de celui qu'elle recrutait par exemple en 2011, 2012. Ce type de profil prend de plus en plus de place et dans les années 2020, il devient très influent et je pense qu'il devient même majoritaire au sein de l'organisation. Toutefois, les éléments issus d’Ennahdha restent les mieux organisés donc elles et ils arrivent à maintenir une domination relative dans l’ensemble. Mais cette domination a été très nettement affaiblie, surtout dans les deux derniers congrès.
Seulement, à partir de 2021, il y a une nouvelle dynamique qui s’enclenche. La répression d’Ennahdha par le régime de Kais Saied pousse des voix dans le parti à questionner sa décision de prendre ses distances vis-à-vis de l'UGTE. Il parait donc qu’il y a une tendance pour la réinvestir et affirmer la relation organique entre l'UGTE et Ennahdha. Les militant∙es du parti à l’intérieur du syndicat veulent récupérer cette identité résistante de l'UGTE, née du militantisme contre Bourguiba et après contre Ben Ali avec des fondateurs qui ont payé un prix très cher pour que le syndicat se maintienne historiquement. Ils et elles veulent que l’UGTE se rapproche beaucoup plus en fait de l'opposition.
Lors de mes entretiens en 2022, je voyais cette tendance en train de prendre place, mais ce n'était pas encore très clair. Toutefois, les congrès de 2023 et 2025 que j’ai pu observer ont montré cela beaucoup plus clairement. Mais vu l’état catastrophique en ce moment d’Ennahdha au niveau organisationnel, je ne sais pas s'ils et elles seront capables, par exemple, de réorienter l’organisation « Jeunesse d’Ennahdha à l’université » vers l'UGTE. Parce qu’avant cela, les deux organisations étaient en compétition et c'était une compétition appréciée par le parti. Il faudra voir si le parti va pousser sa propre jeunesse, qui doit être en difficulté à se concentrer sur l’UGTE.
De manière générale, la nouvelle tendance politique oblige les partis faisant face à la fermeture des espaces de recrutement, à réinvestir l'espace universitaire. Et je pense que l'université va continuer à jouer ce rôle-là dans le futur. Ça ne veut pas dire que la mobilisation va être nécessairement forte à l'université. Elle est relativement affaiblie à mon sens, notamment à cause des dynamiques qui ont eu lieu après 2010 que j’ai décrite, qui ont transformé l'identité du militantisme étudiant et qui le placent moins favorablement pour être en conflit direct avec le pouvoir. Mais les ressources sont quand même là. Le militantisme étudiant reste quand même un militantisme qui est assez ressourcé comparé aux autres.
Quel a été l'effet du 25 juillet à l'université?
Il me semble qu’à l'université, on en voit moins l'effet qu’ailleurs. On voit quand même un effet, mais il est beaucoup moins notable que dans d'autres secteurs. Il me semble intéressant de regarder de près les secteurs organisés en lien direct avec l'administration, par exemple, l’université, la santé publique, l’enseignement secondaire et primaire, etc. On se concentre souvent sur le secteur de la société civile mais il y a d'autres acteurs auxquels on ne s'est pas beaucoup intéressés et qui eux sont toujours présents et continuent à jouer ce rôle d'intermédiation malgré la situation catastrophique de l'UGTT – même si l'UGTT a quand même continué à jouer ce rôle d'intermédiation. J'ai l'impression qu’aujourd’hui, avec la réduction du rôle politique de l'UGTT, le rôle d'intermédiation pourrait renaître, même si les conflits internes aigus en cours au sein de la centrale syndicale ne facilitent pas cela. Dans les faits, les syndicats au niveau local, surtout dans les secteurs les plus organisés, continuent quand même à agir et continuent d'être influent au niveau local, mais c'est le niveau politique national qui est complètement dysfonctionnel. Par exemple, une dynamique intéressante est celle déclenchée par l'organisation des jeunes médecins, qui ne souffre pas de toutes les faiblesses de l'UGTT. Elle réagit de manière assez dynamique et vivante et j'ai l'impression qu’elle arrive à avoir un certain soutien de la population. C’est une organisation qui continue à militer, à s’opposer au pouvoir après le 25 juillet, dans la situation de répression qu'on connaît.
Au niveau de l'université aussi, je n'ai pas constaté un changement remarquable. Les deux syndicats étudiants contestent l'exclusion du processus de décision, le manque de communication des autorités. Ils contestent les politiques répressives. En réalité il n’y a pas de rupture. Au niveau local, en fait, ils continuent à avoir des discussions et avoir des négociations permanentes avec les administrations. C’est au niveau national qu’elles sont moins influentes. Mais même avant 2021, en fait, il y avait beaucoup de résistance du ministère pour les intégrer. Il les a intégrés dans certaines instances, il continue, un peu moins maintenant, mais il continue quand même. Les deux organisations ne sont pas totalement exclues au niveau national. Donc voilà, ce que je vois en fait, c'est une réduction de l'inclusion des deux organisations au niveau national, mais pas de rupture.
Les opinions représentées dans cet article sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’Arab Reform Initiative, de son personnel ou de son conseil d'administration.