« Bâtir » de Salim Djaferi : comment le colonialisme est monté dans les tours

Mouvement · 12 June 2026 · read at the source →

Sur scène, quatre rideaux dessinent un cube. Au sol, des boites à archives et des structures rectangulaires en placo. Entre ces volumes, Salim Djaferi se faufile, glisse derrière les tentures, disparaît pour mieux réapparaître, avec une façon singulière de se mouvoir, sensuelle, en contraste fort avec le dépouillement du plateau. Ainsi se veut Bâtir, nouvelle création du metteur en scène et performeur franco-algérien : tout en structure et en architecture. Ici, les blocs de placo sont un motif clef : leur géométrie raconte la mise en parc des corps coloniaux. L’aseptisation de la scénographie raconte quant à elle la pseudo-neutralité de l’État, qui s’est affairé à construire des logements en Algérie comme en France pour y faire vivre « indigènes » et « descendants d’immigrés », selon comment l’époque les dénomme.

Après son solo à succès Koulounisation, Salim Djaferi s’est lancé dans une nouvelle enquête et adopte en conséquence une forme plus ciselée. Quelque part entre la conférence performée et le théâtre d’objets, Bâtircreuse les sillons de l’intime et manipule des données scientifiques afin de pousser – littéralement – les murs de nos imaginaires politiques notamment en matière d’histoire coloniale. Épaulé d’un comédien présent avec lui en plateau, Salim Djaferi évolue dans cette succession de boîtes à différentes échelles, un environnement mobile activé au rythme d’une dramaturgie guidée par le texte. Ce texte, une logorrhée conférencière brassant sociologie, témoignages et théâtre de l’absurde, expose les logements sociaux comme un outil coercitif pensé par le pouvoir pour exploiter et ségréguer. Des premiers immeubles collectifs des années 1950 en Algérie française, jusqu’aux bidonvilles franciliens des années 1970, en passant par les premiers HLM puis leur démolition récente : le bien nommé Bâtir fait le tour de la question. L’architecture est coloniale, postcoloniale, néocoloniale. On en arrive à ne plus savoir comment la qualifier tant la pièce excelle dans sa mise en lumière du continuum impérialiste.

Si on s’attarde sur les mots, c’est que la terminologie est le cœur du sujet. « Française musulmane d’Algérie » : c’est ainsi qu’était qualifié la mère du metteur en scène, née dans l’ancien département français. Au rythme d’une chorégraphie parlée qui reprend le motif de l’angle droit et de la boîte, Salim Djaferi interroge avec malice et précision cette façon de nommer sans nommer. Pourquoi les documents officiels classifient les familles par origine ethnique dès les années 1960 alors que la loi l’interdit ? Pourquoi, aujourd’hui encore, certaines familles sont classifiées par nombre d’enfants par foyer ? Serait-ce une façon déguisée de les racialiser ? Enrichi par des échanges avec le sociologue Janoé Vulbeau, une urbaniste bien-pensante – allégrement moquée – et des visites aux archives municipales de Sevran, le spectacle, sage d’apparence, se révèle plus urticant qu’on pourrait le croire. En dressant une généalogie du logement social, l’exposé de Djaferi réveille aussi le tabou des statistiques ethniques et guette nos euphémismes complexés – ou comment une certaine culture populaire s’est vue labellisée « urbaine » dans les médias mainstream comme dans l’industrie culturelle. On pense aussi au foisonnement de qualificatifs qui servent à désigner les Français « de la diversité » en fonction de qui parle et dans quel but : du récent « afrodescendant », au clivant « indigène de la République », en passant par le très problématique « vous-savez-qui-toujours-les-mêmes ».

Si la pièce gagne en pugnacité dans son deuxième tiers, elle souffre d’un premier acte pédagogique sur l’histoire franco-algérienne qui pourra sembler redondant à une vaste partie du public. Mais c’est lorsque le décor s’anime, que Bâtir révèle tout son potentiel subversif et contestataire. Le texte évolue alors vers des objets plus personnels avant de conclure sur un nouveau témoignage, cette fois dépouillé de toute analyse, sans humour ou détour sociologique. C’est une agression policière que raconte Salim Djaferi au plateau, rappelant les effets concrets de cette répartition du pouvoir héritée de la colonisation. Une scène de fin qui donne tout son sens à la forme précédemment déployée, même si l’on peut regretter un épilogue dansé sous le signe du voguing, assez littéral, qui déconcerte un public pourtant conquis jusque-là.

Bâtir de Salim Djaferi a été présenté du 27 au 30 mai dans le cadre du Kustenfestivaldesarts, Bruxelles (Belgique)

du 17 au 24 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon au Théâtre Benoît-XII

les 15 et 16 janvier aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles (Belgique)

du 2 au 4 mars à la Comédie de Saint-Étienne du 9 au 12 mars aux Célestins, Lyon

les 16 et 17 mars à la Machinerie, Vénissieux

du 23 au 27 mars au Théâtre de Namur (Belgique)

du 7 au 9 avril au Théâtre de la Joliette, Marseille

du 18 au 22 mai au Théâtre Public de Montreuil Lire aussi - Chargement...

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